SUICIDE


SUICIDE
SUICIDE

Le suicide trahit au premier chef le désir de surmonter l’irréversibilité, mais dans l’antécédence. «C’est parfois la peur de la mort qui pousse les hommes à la mort», disait Épicure. Mais qu’est-ce que cette crainte de la mort, sinon l’attente d’un sort inévitable? Aussi bien, l’angoisse de mort ne s’origine point tant dans un amour de la vie que dans un amour de l’homme pour sa propre personnalité. Se donner la mort, c’est clore son destin, en se précipitant dans l’immédiatement antérieur. Mais c’est aussi maintenir jusqu’au dernier instant l’ouverture de ce que Sénèque appelle, avant Sartre, le «chemin de la liberté». C’est prouver la maîtrise que le sujet exerce sur ses conditions d’existence.

Qu’importe alors la cause immédiate: corps dont les infirmités importunent, échec que la réitération transforme en destin, désespoir quant à la réalisation des possibles, mélancolie ou désintérêt généralisé? «Si je pense à la mort, disait pourtant Nizan, c’est bien fait: ma vie est creuse, et ne mérite pas la mort.» Mais au contraire Montherlant: «Défaite ou non du suicidé, cela a peu d’importance si, par son suicide, il a témoigné de deux choses: de son courage et de sa domination. Alors le suicide est l’épanouissement de sa vie, comme la flamme épanouit la torche.»

Certes, il est difficile d’éviter de porter un jugement moral à l’égard du suicide: le volontaire de la mort dresse le procès de la vie en général, mais par là même celui de ses parents, de ses proches, de la société et du système politique. Néanmoins, s’il engendre des réactions extrêmes comme l’estime ou le dégoût, le suicide suscite plus fréquemment la sympathie et la pitié, auxquelles n’est pas sans se mêler un indéfendable sentiment de culpabilité.

Comment peut-on alors fonder ce jugement moral? Aux confins du normal et du pathologique, le suicide semble justiciable tant d’une analyse philosophique que d’une explication psychologique et sociale. Mais la clinique constitue sans doute la «voie royale» pour l’étude du suicide: celui-ci paraît en effet s’ancrer dans un processus mélancolique, et il a appartenu à Freud d’en montrer les liens avec la pathologie du deuil.

Analyse philosophique

Impasse naturelle et pathos de la distance

Comment est-il possible de vaincre l’extraordinaire force des pulsions de vie? et par quelle voie le moi vient-il à renoncer à sa propre affirmation? Goethe a tenté de préciser le sens de ce mortel adieu de l’être à lui-même, en posant sous leur double dimension, naturelle et subjective, les conditions de ce qui devient, au niveau romanesque, le suicide du jeune Werther.

«Que je suis heureux d’être parti!» Telle est la première ligne écrite par Werther à l’ami cher qu’il vient de quitter. Seul un allocutaire lointain semble en effet apte à recueillir l’expression de ce qui, apparu d’abord sous la forme d’un simple désir de fuite, se déterminera comme hantise de la rupture définitive, Werther n’ayant d’aucun départ obtenu le soulagement espéré. «La question, explique Werther à Albert, n’est pas de savoir si l’on est faible ou fort, mais si l’on peut soutenir le poids de sa souffrance, que celle-ci soit d’ailleurs morale ou physique.» Il faut donc tenir compte d’un facteur quantitatif: la mesure de ce que l’homme peut supporter. Aussi bien, le suicide apparaît à Goethe comme un «accident de la nature», au même titre qu’une maladie mortelle. Dans les deux cas, la mort apparaît comme la seule solution au conflit proposé par la nature. «La nature ne trouve pas d’issue au labyrinthe des forces confondues, contradictoires: alors il faut mourir.»

La pulsion de mort apparaît à ce niveau comme consacrant la destinée de la pulsion, en tant que celle-ci est débordement perpétué. Face à la solitude inactive de Werther, qu’est alors l’être aimé, sinon l’habitat même de cette pulsion de débordement, le foyer où cette exigence abstraite trouve sa forme, plus encore le lieu saint auquel s’opère la consécration du désir? «Elle m’est sacrée, écrit Werther de Lotte. Tout désir se tait en sa présence.» Ne pouvant s’interpréter, le désir se trouve à la fois coupé de sa source et de son objet: sa source est répudiée, parce qu’insuffisamment pure; et par ailleurs l’objet trop magnifié se voit nécessairement placé hors d’atteinte. Le sacré devient alors insoutenable, parce que présence du débordement infini, présence du sujet absolu. Werther se suicide en quelque sorte pour avoir voulu passer immédiatement au sacré, pour avoir visé l’amplification du sujet pur au-delà du sujet incarné. Face à cette exigence absolue, comment se sentir autre que radicalement impuissant?

Or, ce que l’élégiaque Werther n’a pu accomplir, Faust le réalise, non tant ému du désir de fuir les contradictions du réel que stimulé par la complexité de la réalité humaine. Fasciné par la coupe, emplie de mortel poison, il n’est point une «source tarie», ni un «vase dont l’eau a fui», mais au contraire cet élu des dieux qui, d’eux et de ses pères, reçoit la fiole inégalable, grâce à laquelle il s’élancera vers des «sphères nouvelles de pure activité»:
DIR
\
Ô coupe dernière, maintenant, de toute mon âme,Comme salut de fête, je te vide en l’honneur du [matin!/DIR

Cependant les hymnes de Pâques séduisent Faust à la douceur de la vie, et les louanges au Dieu renié l’arrachent à sa mort prochaine. «Christ est ressuscité!» Mais du même coup Faust guérit de la désespérance spéculative, tandis qu’il abandonne sa vaine quête d’une vérité absolue, pour trouver dans les conséquences de ses passions et les difficultés de ses entreprises matière à réflexion plus ample et captivante.

Faust apparaît ainsi comme l’anti-Werther, prouvant par son existence même l’impossibilité d’un suicide philosophique pur: comment en l’absence de motivations passionnelles pouvoir mettre froidement fin à sa vie, lorsque celle-ci est encore loin de son terme naturel?

Le paradoxe d’un désir de mort

«Il existe pour la mort, écrit Sénèque, une inclination inconsidérée [...]. Surtout évitons jusqu’à cette passion qui s’est emparée de plusieurs: le désir de mourir, la libido moriendi. » Certes, il faut condamner le suicide en tant que passion, c’est-à-dire comme propre des insensés et des lâches. Cependant choisir soi-même l’heure où l’on quittera ce monde, quand nul remède contre la souffrance n’existe plus que la mort, telle est la suprême dignité qui appartient au seul sage. «Multum fuit Carthaginem vincere, sed amplius mortem », dit Sénèque de Scipion l’Africain. À quoi fait écho ce bref commentaire de Montherlant: «Quand l’oiseau de race est pris, il ne se débat pas.» Pourquoi en effet vivre la défaite, alors qu’on a toujours vaincu? Autant remporter une ultime victoire, en surmontant la peur naturelle de la mort; non pas s’adonner à elle par dégoût d’une vie toujours morne, mais être ému d’un généreux mépris pour une existence soudain déchue.

Cependant, si le sage stoïcien suscite parfois l’estime et l’admiration, il ne nous émeut point. Car cette éthique de la raison pure apparaît trop rigide, et cette sérénité trop absolue pour n’être point forcée. «Personne n’est juge en sa propre cause», rappelle saint Thomas, qui considère le suicide comme un cas particulier d’homicide. Même celui-là qui veut se tuer par crainte de consentir au péché fait un mauvais calcul, en choisissant un mal sûr, le dernier des maux, selon l’expression d’Aristote, afin d’éviter d’autres maux, moindres et surtout incertains. Et nulle théorie n’a pu fournir d’argument qui puisse valoir universellement en faveur du suicide, que celui-ci soit considéré comme preuve de courage par les stoïciens, ou par les épicuriens comme signe de prudence. Exhorter à la mort volontaire, ainsi que le fait Hégésias le Cyrénaïque, c’est faire non point de l’indifférence mais du désespoir vertu!

Aussi bien la morale chrétienne condamne-t-elle le suicide comme péché contre la charité que chacun doit se porter à lui-même, péché d’injustice contre la société à laquelle l’homme appartient, et péché vis-à-vis de Dieu qui nous a «prêté» la vie. «Nul de nous ne vit pour soi-même, et nul ne meurt pour soi-même», écrit saint Paul aux Romains. Loin d’être la preuve d’une vertu authentique, le suicide serait l’indice d’une «certaine mollesse de l’âme» (quaedam mollities animi ). Il importe en effet avant tout de ne pas confondre le fait de devancer la mort avec celui de la désirer, et de ne la point craindre.

Qu’est-ce à dire, sinon qu’entre le désir et son objet final, la mort, se déploie tout le pathos de la vie, éprise de singularisation et ne cessant de subir ces «petites morts» qui caractérisent tout changement? «Nous ne tombons pas soudainement dans la mort, écrivait Lucilius, nous nous acheminons petit à petit vers elle: nous mourons chaque jour.» Et Kojève: l’homme n’est qu’une «mort différée». Le suicide apparaît alors comme le triomphe de la volonté individuelle, au temps même où celle-ci perd son support. Mais, si le cadavre est retour à l’existence naturelle, nous savons par ailleurs que toute victoire est d’autant plus définitive qu’elle s’opère seulement dans l’instant. Il appartient donc à l’humanité de la prolonger: d’en garder le souvenir et d’en développer les conséquences. «Ô mort, s’écriait Lucain, plût au ciel que tu ne voulusses point soustraire les lâches à la vie, que la vertu seule pût donner la mort!»

Paradoxalement, le suicide, bien loin de constituer une négation de la volonté, se révèle une de ses marques d’affirmation le plus intense. Nier la volonté équivaudrait à détester les jouissances égoïstes, liées à l’affirmation de l’individu comme tel; ainsi, dans l’ascétisme et la résignation, l’homme parvient à se détacher effectivement de la vie. Mais, au contraire, «celui qui se donne la mort voudrait vivre», rappelle Schopenhauer; comme l’obstacle est trop opaque qui sépare le vouloir-vivre de son affirmation, la volonté, ne trouvant pas d’autre moyen de se manifester, s’affirme dans le suicide par la suppression de son phénomène. L’individu refuse la souffrance pour garder intacte sa volonté.

Aberrant du point de vue de l’individu qui disparaît dans l’acte même où il s’affirme maître de la mort, le suicide éclaire de ce fait l’essence contradictoire du vouloir-vivre, qu’il révèle comme perversion continue du vouloir. Quand, en effet, la volonté pourrait-elle être plus pure que lorsqu’elle prend pour objet le néant lui-même? Mais, par ailleurs, qu’est-ce que la connaissance, sinon, comme disait Schopenhauer, le «calmant suprême de la volonté», le lieu où l’incertitude passionnelle trouve sa vérité, suspendue à l’universalisation d’un devenir subjectif? Le suicide perd alors de son caractère définitif et irréversible, afin d’être «vécu» sous les espèces de la sublimation, c’est-à-dire de la tentative pour penser et recueillir le mouvement de la mort, constitutif de la singularité. «Cette universalité, à laquelle le particulier parvient en tant que tel, est l’être-donné pur, la mort», écrivait Hegel. Bien plus, la mort est «le travail suprême que l’individu entreprend pour la communauté».

Cette même vérité, on la trouve au cœur de la psychanalyse. En effet, pour qu’il y ait changement de but de la pulsion sexuelle, c’est-à-dire sublimation, il faut supposer une force qui contrevienne à Éros, et que Freud, délaissant le langage volontariste de Schopenhauer, a nommée «pulsion de mort».

Racines pulsionnelles du désir de mort

La psychanalyse s’est moins efforcée de comprendre la signification philosophique et morale du suicide qu’elle n’a tenté d’en montrer l’ancrage historique, par le repérage des mécanismes qui concourent à sa production. D’une part, en effet, le suicide ne saurait être compris en l’absence de référence aux types et aux objets de satisfaction, dont la perte jalonne le développement de l’individu; de l’autre, la contradiction qui consiste à vouloir ce dont on devient fatalement la proie ressortit à un mécanisme particulièrement fréquent dans la vie psychique, et qualifié de «formation réactionnelle». Car rien de plus humiliant pour l’homme que l’idée de la mort commune, et l’on ne saurait surestimer l’importance du narcissisme blessé dans la formation de l’angoisse de mort.

Que le suicide s’ancre, en effet, dans un délire corporel pur, dans l’illusion d’une vie future et meilleure, ou encore dans la décision de fuir une existence devenue médiocre, il atteste à chacun de ces niveaux non seulement la contradiction existante entre le vouloir-vivre et son objet, mais plus généralement la carence constitutive du désir à se donner un objet de satisfaction définitif. Il faut donc, en ce point de l’exposé, examiner les conditions pulsionnelles d’émergence du désir.

La pulsion de mort ne saurait viser un objet, mais seulement un état, exprimé métaphoriquement par l’égalisation des tensions chimiques. Cependant, la dépendance à l’égard de l’objet paraît inévitable du fait que, comme le dit Freud à la fin d’Au-delà du principe de plaisir, la voie est barrée vers la régression totale; de ce fait, ne pouvant plus aller qu’en avant, la pulsion de mort se trouve engagée dans sa manifestation: celle d’un «retour» à l’état inorganique. De façon générale, il existe comme une ébauche d’objet, dès lors que la pulsion se mue en désir; et l’on pourrait définir le désir comme le mouvement qui, surgissant de la non-satisfaction de la pulsion, s’efforce de donner un objet à cette même pulsion, sans jamais parvenir à s’épuiser dans une jouissance quelconque. Or, de même que seul l’interdit du père révèle à lui-même le désir comme désir de la mère, seule l’angoisse de la mort permet au sujet d’accéder à la notion de destin, et lui donne le goût d’objectiver sa destinée et de la clore; en me suicidant, je personnalise jusqu’à ma mort.

Aussi bien, qu’est-ce que l’objet se constituant dans le désir de mort, sinon cet objet ambivalent par excellence, le moi contre lequel s’est retournée l’agressivité du sujet? Comme l’enseigne Freud, la pulsion de mort ne saurait se manifester sans s’imbriquer étroitement à l’Éros. Par suite, il faut, pour comprendre le suicide, suivre la voie déjà ouverte par saint Thomas, c’est-à-dire analyser la nature des liens qui l’unissent à l’homicide.

Qui veut-on tuer lorsqu’on se donne la mort? un passé dont on a honte? un moi diminué par l’échec? une vie dépourvue d’intérêt? De multiples réponses sont sans doute possibles, mais toutes se ramènent à l’idée d’une perte éprouvée par le moi, d’un préjudice qui lui a été porté. De là ce tableau clinique contradictoire qui est également caractéristique de la mélancolie: tendance à l’autodépréciation, et cependant absence de honte devant autrui. Tout se passe comme si la relation originelle de la libido à l’objet avait été perdue, et comme si l’énergie sexuelle, n’ayant pu se déplacer sur un nouvel objet, s’était retirée dans le moi. «L’ombre de l’objet tombe sur le moi, écrit Freud dans Deuil et mélancolie [...]. L’identification narcissique avec l’objet devient alors le substitut de l’investissement d’amour.» D’une façon plus générale, l’univers subjectif prend fin dès lors qu’on lui retire son amour; le sentiment de «fin de monde» est alors la projection de cette catastrophe interne. Ainsi, à la vision de l’inondation réelle qui dévaste le site où Werther venait recueillir ses souvenirs de bonheur correspond, dans Faust , le chœur des esprits :
DIR
\
Hélas, hélas, Tu l’as détruit, Le bel univers, D’un poing puissant; Il s’écroule, il tombe en poussière! Un demi-dieu l’a fracassé!/DIR

La conscience cherche alors son salut dans la fuite, mais disparaît dans l’acte même où s’effondre sa position naturelle. Paradoxalement, l’homme meurt au moment où il effectue son premier pas vers la guérison, celui auquel il vit le plus intensément l’hémorragie de tout son être. La crise, si du moins l’on n’y succombe point, apparaît en effet la condition sine qua non du progrès. C’est ainsi, par exemple, qu’au cours du traitement psychanalytique l’aggravation des symptômes s’avère inévitable; car la mise en actes, ou répétition, constitue, dans certains cas, le seul mode de mémorisation possible. Ainsi le passage à l’acte que constitue le suicide serait-il une manière d’entériner le passé: se suicider équivaut à tuer ce dont on porte déjà effectivement le deuil, et à matérialiser, suivant le mot de Goethe, «la mort que porte en soi l’adieu». Mais c’est, en même temps, la fixation au passé qui confère au sujet son inaptitude à vivre le présent; et le symptôme qui en est l’expression demeure une production vaine, dans la mesure où tout espoir se trouve enlevé d’en tirer une raison de se souvenir.

«Nous sommes tous des divorcés de la vie. Tous plus ou moins infirmes», écrivait Dostoïevski. Cependant, que cette hantise de l’irréversible puisse entraîner le moi à consentir à sa propre perte, comment l’expliquer sinon par la conscience d’une puissance du monde par trop supérieure au simple moi? Le moi, dit Freud, est littéralement «écrasé par l’objet». Et c’est ce qui lui donne la force de passer outre à la demande de l’autre, intériorisée au niveau du surmoi. Le commandement par excellence, celui de Dieu à la création du monde, n’est-il point : «Vis!», «Sois!»? Or celui qui se donne la mort refuse par là même ce don de vie qui lui a été fait; il s’auto-engendre, mais, paradoxalement, comme cadavre. Tel, Narcisse déclare le changement indésirable et, croyant s’éterniser, n’accède qu’au néant. Mais Narcisse ne s’est jamais adoré qu’en cet instant symbolique où s’opère le dépassement du temps historique vers un temps originaire; celui du mythe. Ainsi, le suicide serait la forme ultime du «mythe individuel».

Sociologie et clinique

Données statistiques

Depuis Durkheim, et bien qu’on ne soit pour autant nullement obligé d’adopter à ce sujet la thèse capitale pour laquelle il s’est armé de cette ingéniosité méthodologique, l’estimation du «taux de suicide» dans une population donnée est devenue, pour la connaissance du phénomène suicidaire, un instrument classique. On s’accorde à constater que la proportion des suicides est à peu près la même dans les pays qui ont un semblable statut socio-économique, ce statut semblant avoir un rôle plus déterminant que les facteurs géographiques. Les estimations (d’après l’Annuaire de statistiques sanitaires mondiales de l’O.M.S.) font apparaître, par ailleurs, une différence du taux de suicide selon les sexes : 23 hommes en un an sur 100 000 contre 9 femmes sur 100 000 pour la France (1977); 30 hommes et 15 femmes, en République fédérale d’Allemagne (1978); 16 hommes et 6 femmes, en Australie (1977). Il serait néanmoins imprudent de prétendre à des comparaisons rigoureusement éclairantes en se fondant sur les statistiques fournies par les différents pays; les chiffres avancés dépendent, en effet, non seulement du sérieux et de la précision qu’y apportent ces sources variées, mais aussi des facteurs religieux ou sociaux qui font que, dans une contrée ou une autre, un suicide est malaisément déclaré comme tel par l’entourage immédiat. L’absence de ces défauts ou de ces obstacles dans les pays nordiques explique sans doute que leurs statistiques fassent état d’un taux de suicide plus élevé qu’ailleurs.

Quoi qu’il en soit de ces aléas, dont souffre en bien d’autres domaines la science démographique, on peut constater encore, à partir d’études portant sur une décennie (1956-1965), une certaine diminution du taux de suicide dans les pays occidentaux. Tendance confirmée, par exemple en Angleterre, avec un taux de 11,9 (sur 100 000) pour les hommes et de 7 pour les femmes en 1969; de 9,9 pour les hommes et de 6,3 pour les femmes en 1977. On a remarqué toutefois que la proportion des suicides a augmenté chez les jeunes de manière considérable: de 75 p. 100 chez les jeunes gens et de 22 p. 100 chez les jeunes filles. La baisse globale dont on vient de parler intéresse donc d’autant plus fortement les adultes, et particulièrement la tranche qui va de cinquante à soixante-quatre ans. L’âge auquel intervient le suicide varie, d’ailleurs, selon les civilisations; c’est ainsi qu’au Japon la proportion des jeunes suicidants semble importante. Les pays occidentaux tendraient alors à se rapprocher de cette situation.

L’extension du comportement suicidaire chez les jeunes a pu être observée, d’autre part, par le biais d’études sur ce qu’on appelle les cas de «para-suicide», tels les accidents de la circulation dans lesquels, comme on laisse échapper un acte manqué, semblent inconsciemment «chercher la mort» des sujets connus pour leur état dépressif et leurs tendances suicidaires. Alors que ces cas de para-suicide ont été estimés, en 1962, à 92 pour les hommes et à 142 pour les femmes (sur 100 000), on en a relevé, en 1970, 180 pour les hommes et 245 pour les femmes.

La baisse globale du taux de suicide pourrait être due en partie aux modifications intervenues dans la distribution des médicaments. En 1962, les hospitalisations consécutives à des empoisonnements par barbituriques atteignaient 60 p. 100 et sont tombées à 25 p. 100 dix ans plus tard, tandis que le pourcentage des tentatives de suicide par l’aspirine, restée en vente libre, ne change pas.

L’intoxication médicamenteuse constitue, dans les sociétés industrialisées, un des moyens auxquels recourent le plus fréquemment ceux qui veulent se donner la mort, notamment les jeunes. Mais elle ne sert pas toujours aussi directement un tel dessein; ou, plutôt, par le biais, également pathologique, de la toxicomanie, elle entretient une espèce de jeu vis-à-vis des doses limites de la prescription d’une drogue, de risque avec la santé dont le suicide ne serait qu’un moment plus aigu. La différence entre ce franchissement létal et la toxicomanie pour ainsi dire maîtrisée est d’ailleurs malaisée à saisir d’un point de vue clinique. La sociologie, de son côté, prend acte du lien entre les deux situations, comme le montre une enquête de Los Angeles selon laquelle 55 p. 100 des tentatives de suicide font appel aux barbituriques, alors que ceux-ci constituent en même temps l’instrument privilégié d’une vague croissante de toxicomanie. Cette statistique révèle toutefois que, sur 100 suicides réussis, 60 sont dus à des armes à feu et 30 à des drogues.

Alors qu’au début du XXe siècle le poison était, dans les cas de suicide, d’un usage plus fréquent – sa toxicité étant souvent élevée –, le médicament, fourni par le médecin, s’est peu à peu substitué à lui; il reste cependant mal connu de l’usager, lequel, qu’il obtienne la drogue par cette voie ou par une autre, préfère lui donner un nom d’allure ésotérique comme pour contester le pouvoir médical et pharmaceutique qui l’a répertoriée, mise au point, et qui s’ingénie à faire de la prise de la drogue et de l’acte suicidaire un symptôme à classer dans un savoir. Savoir qui, par là, se défend, en fait, contre ce que signifie véritablement la mort pour le sujet.

Des comparaisons seraient à établir entre la proportion des suicidés à l’intérieur des populations de toxicomanes. Celles qui ont été tentées pour d’autres variables, telles que la différence du taux de suicide chez les hommes et chez les femmes, restent toutefois peu éclairantes. S’il y a, en France, trois fois moins de suicides chez celles-ci que chez les premiers, et en Irlande six fois moins, le taux est à peu près égal au Japon. On peut se demander si la position de la femme dans une société donnée ou dans un type de structure familiale n’explique pas de telles différences et si son émancipation n’amènera pas, en ce domaine, une égalisation avec l’homme.

Le problème des tentatives de suicide (le nombre de celles-ci est de six à dix fois supérieur à celui des suicides réussis) semble ouvrir d’autres perspectives: les sujets qui essaient de se suicider sont différents de ceux qui y parviennent, et les statistiques donnent des résultats qui semblent s’opposer à ceux que l’on a mentionnés jusqu’ici. Une étude faite à Milan entre 1964 et 1969 et portant sur 1 800 cas a, en effet, mis en évidence que les sujets ayant fait des tentatives de suicide sont, à 76 p. 100, des femmes, comprises d’ailleurs dans une tranche d’âge allant de 15 à 25 ans. E. Stengel souligne cependant que les facteurs pouvant mener à la simple tentative de suicide et ceux qui conduisent au suicide sont très souvent les mêmes et que la frontière entre les deux catégories n’est pas très nette.

Le suicide et les sociétés

C’est à propos du suicide que Durkheim démontra, de la manière la plus paradoxale, l’originalité de sa méthode, en mettant en évidence la spécificité du social dans l’explication d’un phénomène qui paraissait relever essentiellement du psychisme individuel. Il distingue trois types principaux: le suicide altruiste, le suicide égoïste et le suicide anomique. Tandis que le premier, qui revient à se sacrifier à des fins sociales, caractérise les groupes où l’individu est le plus fortement soumis aux valeurs collectives, le suicide égoïste résulterait, pour Durkheim, de l’insatisfaction du sujet qui échappe, en raison de leur affaiblissement, aux facteurs extérieurs, aux normes et aux pressions de la société.

Les décisions prétendument personnelles, les motivations d’ordre affectif, les «états psychopathiques» eux-mêmes ne peuvent être tenus pour de véritables causes: celui qui se tue par amour pourrait le faire aussi bien pour une autre raison, sous un autre «prétexte». La cause profonde du suicide est à chercher dans le degré d’intégration des individus à la société et dans l’action régulatrice que celle-ci exerce sur leur psychisme. Lorsque l’intégration se relâche, le taux des suicides augmenterait; il varierait donc en raison inverse de celle-ci et serait plus fréquent à la campagne qu’à la ville, dans les pays protestants que dans les pays catholiques, dans ceux où le divorce est répandu que dans les contrées où se maintient la structure familiale traditionnelle. L’apparente liberté dont jouit l’individu dans les sociétés moins intégrées le conduit, en fait, à l’insatisfaction et à la subordination égoïste des fins sociales à celles de sa personnalité propre. Lorsqu’elle se transforme brutalement, la société ne joue plus son rôle de frein et laisse la place à l’état d’anomie, qui favorise l’esprit de révolte contre les règles de la collectivité. Une telle situation, surtout dans les civilisations industrielles, entraîne un taux élevé de suicides anomiques.

Maurice Halbwachs, reprenant la théorie durkheimienne, cherche à en corriger la rigueur explicative en remarquant que, pour tout phénomène social, intervient un ensemble complexe de causes; c’est ainsi que l’influence d’une religion n’est pas séparable de l’action du milieu culturel. Mettant l’accent sur le genre de vie, Halbwachs s’attache à étudier dans une société donnée le nombre et le type des relations sociales; il montre, par là, que l’augmentation du nombre des contextes sociaux divergents entraîne une augmentation du nombre des occasions de suicide: ainsi en est-il dans les périodes de désorganisation économique où apparaissent de nouveaux rapports sociaux; des heurts, des troubles, multipliant de telles occasions.

L’étude du rôle de ces facteurs sociaux a inspiré, à l’époque contemporaine, des travaux qui ont été menés surtout aux États-Unis et ont porté sur la relation entre, d’une part, le degré de la contrainte imposée par la société à un individu et, d’autre part, les taux de suicide et le nombre des homicides. De ces recherches il semble ressortir que les sujets ayant le moins à subir cette contrainte sociale, c’est-à-dire appartenant à un milieu élevé, riches, relativement libérés des urgences matérielles ou professionnelles, se caractériseraient par des tendances suicidaires plus fortes que d’autres sujets, tels les Noirs, les gens les plus pauvres, ceux qui ont le statut social le plus bas et le plus grand nombre d’enfants. En revanche, dans cette dernière catégorie, le taux des homicides est plus élevé. L’agressivité pourrait donc s’exprimer, selon la position du sujet dans la hiérarchie sociale soit sous la forme du suicide, soit sous celle de l’homicide. Mais il faudrait bien d’autres études pour en venir à conclure que l’amélioration du niveau de vie entraînera réellement, avec la diminution du nombre des homicides, l’augmentation de celui des suicides.

Si le suicide n’a pas encore donné lieu à une étude structurale qui pourrait s’inspirer du modèle de l’Histoire de la folie de M. Foucault, il existe néanmoins de nombreux ouvrages qui en analysent les manifestations dans des sociétés différentes. Une enquête de ce type comparatiste a été réalisée par le gouvernement britannique dans le territoire de Singapour, lequel comprend 75 p. 100 de Chinois, 15 p. 100 de Malais, 8 p. 100 d’Indiens et 3 p. 100 d’Européens. On a relevé chez les Malais un taux de suicide extrêmement bas, tandis qu’il est plus élevé dans les groupes culturellement soucieux de l’achèvement de la personnalité, comme chez les Européens ou les Chinois. Quand on examine la proportion d’hommes et de femmes qui se suicident dans cette société composite, on trouve dans la population européenne 5 hommes pour 1 femme; le taux s’égalise chez les Chinois, ce qui s’expliquerait par le statut inférieur de la femme au sein du groupe.

Certaines sociétés connaissent des types particuliers de suicide, tel l’islam – qui n’en tolère que cette forme guerrière – avec le suicide proprement altruiste qui consistait, en en demandant préalablement cependant la permission à ses parents, à accepter d’être tué après avoir massacré plusieurs chrétiens. On rencontre un autre exemple typique chez les Esquimaux avec le suicide du vieillard qui considère que la survie du corps social est plus importante que la sienne. Dans certaines sociétés, il est admis qu’on se donne la mort après le départ du maître: ainsi au Japon, où l’on vit tel général se suicider à la suite du décès de l’empereur. Dans ce pays, d’ailleurs, on peut constater une telle identification du sujet à sa profession que des fautes en ce domaine conduisent plus fréquemment à cette issue qu’en Europe. Le suicide y apparaît aussi parfois comme un moyen d’entraîner autrui au courage, de réveiller, dans une opération militaire par exemple, l’ardeur de troupes refusant d’obéir.

Comme le type et les raisons du suicide, l’âge où cet acte est commis varie, ainsi qu’on l’a vu, selon les pays et les civilisations. Différentes explications peuvent en être données. Au Japon, où le taux de suicide chez les sujets de moins de 30 ans est deux fois plus élevé que dans la plupart des autres sociétés, les jeunes semblent être portés au suicide par la relation très étroite qu’ils ont avec leur mère et par l’attente exorbitante dont ils sont l’objet de la part de celle-ci; les difficultés qu’ils rencontrent à répondre effectivement à cette idéale image d’eux-mêmes que leur propose ou leur impose l’instance maternelle les conduiraient plus fréquemment à une telle conduite d’échec.

Parfois, ainsi que le montre une étude portant sur six tribus africaines, le suicide est considéré comme «démoniaque»: on doit s’interdire, sous peine d’encourir des maléfices, tout contact physique avec le cadavre du suicidé; on doit apaiser l’esprit de celui-ci par des sacrifices, brûler l’arbre où il s’est pendu, etc. Décrivant deux modes habituels de suicide chez les habitants de Malaisie, qui consistent à se jeter du haut d’un palmier ou à prendre du poison, B. Malinowski montra combien les motivations de cet acte étaient complexes, allant de l’autopunition à la vengeance, en passant par un désir de se réhabiliter aux yeux de la communauté. Le suicide d’autopunition suivrait notamment la violation de tabous particuliers.

Certaines sociétés, en relation avec leurs croyances, admettent de manière caractéristique tel mode de suicide et condamnent tel autre. Ainsi, pour la population de Tikopia, petite île de l’ouest du Pacifique, les dieux sauvent les âmes des morts, excepté celles des suicidés par pendaison, lesquelles continuent de voyager jusqu’à ce que l’esprit des ancêtres les ait retrouvées; l’homme qui se noie volontairement en mer en se jetant hors de son canoë n’encourt pas les mêmes sanctions dans l’au-delà.

Pour certaines de ces civilisations, on peut d’ailleurs se demander si le suicide a la même signification que pour les cultures dites évoluées, étant donné qu’elles ne regardent pas la mort comme le terme de la vie, mais plutôt comme un état particulier de celle-ci, comme une phase de mutation. Son aspect subjectif disparaissant au profit de ses aspects institutionnel, social et objectif, la mort est conçue comme provisoire, à la manière d’un relais de même essence que l’initiation et les autres «passages» qui situent l’individu au sein du groupe. Renvoyant à la définition même de la mort et aux manières diverses dont ce concept est mis en culture, le problème du suicide fait ici réapparaître, en un sens différent de ce que les maîtres de la sociologie cherchaient dans les civilisations modernes, le primat du collectif sur l’individuel, du social sur le subjectif.

Le problème psychopathologique

C’est à travers l’analyse d’Anna O. (Études sur l’hystérie ) que Freud entreprit d’abord l’étude du problème du suicide; il y mettait déjà en évidence la culpabilité que provoquent des pulsions agressives dirigées contre les parents. Dans l’analyse de Dora (Cinq Psychanalyses ), le suicide prend un éventail de sens, qui ne se développeront que plus tard, avec les notions d’identification et l’étude des conduites de représailles. La Psychopathologie de la vie quotidienne développe un autre aspect, en précisant l’importance de l’autoagression et en décelant dans les actes manqués leur valeur de compromis. Ceux-ci, en effet, différant beaucoup de l’acting-out , permettent d’éclairer les para-suicides, qui se rencontrent en si grand nombre dans la clinique, de donner un sens à ces conduites, plus ou moins accidentelles et plus ou moins répétées, qui correspondent à certaines formes de vie dépressives ou masochistes mettant en jeu la dualité pulsionnelle fondamentale, la répétition constituant d’ailleurs la base de l’«instinct de mort».

Un nouveau groupe d’études, celui qui caractérise la seconde topique, allait amener Freud à tenter d’intégrer le phénomène du suicide dans cette théorie globale. Comment, en effet, cet acte peut-il satisfaire à la fois les besoins d’Éros, ceux de l’autoconservation et la prévalence de la pulsion de mort? Dans l’étude de la Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine (1920), Freud pose d’abord le problème, si important, des facteurs intervenant à titre de causes, mais sans pouvoir aller au-delà d’une simple étude qualitative, en ce sens qu’il n’existe aucun moyen de prévoir ou de mesurer la force des puissances psychiques causatives, la fin d’un conflit permettant seule, dans le cas du suicide par exemple, d’évaluer l’importance quantitative de ces forces. Il en est ainsi pour la jeune fille dont le cas est analysé dans cette étude: sa tentative de suicide lui permet, comme à ses parents, de prendre conscience de l’intensité de ses sentiments. Plus loin, Freud précise, d’ailleurs, que «nul ne trouverait peut-être l’énergie nécessaire pour se tuer s’il ne tuait pas en même temps un objet avec lequel il s’était identifié, tournant ainsi contre lui-même un désir de mort primitivement dirigé contre autrui». Il est intéressant de noter, d’autre part, que le mode même du suicide peut se référer à un souhait inconscient ou non verbalisable, comme cela se rencontre dans le cas d’empoisonnement volontaire, où il est possible de repérer, investi par la pulsion de mort, le désir de devenir enceinte, d’avoir un enfant du père. On voit par là que le suicide est multidéterminé, qu’il présente diverses significations qui ne peuvent être appréhendées que si l’on tient compte aussi bien de son mode que de sa cause, de sa réussite ou de son échec, et de son sens global.

Lorsqu’il en vient, dès 1915, à étudier la mélancolie, psychose où la tendance au suicide est effectivement le risque majeur, Freud donne à son approche un tour plus précis: comme la libido libérée par la rupture du lien avec l’objet perdu ne se reporte pas sur le moi, l’identification fait que celui-ci subit un véritable fractionnement et l’instance qu’on appelle la «conscience» se retourne alors contre la partie identifiée avec l’«objet perdu». Un tel processus ne s’accomplit, en général, que lorsque ce dernier a donné lieu à une forte fixation et que le choix a eu un fondement narcissique. La régression se fait ainsi au stade sadique-anal, comme le montrent les caractéristiques cliniques de la mélancolie.

Conjointement avec la théorie de la pulsion de mort, celle du passage à l’acte (acting-out ) a permis de repérer, dans la tradition psychiatrique, plusieurs registres, notamment celui de la psychose où la motion pulsionnelle pure conduit à des suicides en quelque sorte «absolus» – le sujet cherchant à s’y nier lui-même – et celui du comportement des psychopathes, toujours impulsifs et immatures. La brutalité de ces passages à l’acte, souvent sans recours, a incité à étudier les seuils émotionnels, la labilité et l’inconsistance du moi, la fragilité, l’émotivité, etc., tous critères signalant à l’attention clinicienne l’impossibilité dans laquelle se trouve tel ou tel sujet de contrôler ses relations transférentielles et d’échapper au risque permanent d’une rupture avec ce qu’on appelle l’ordre symbolique. On peut enfin remarquer, dans les passages à l’acte, une référence avec le passé, avec une expérience réelle inscrite dans le vécu corporel; cette expérience aurait amené une cristallisation de fantasmes inconscients, notamment de fantasmes de castration; le passage à l’acte serait consécutif à un événement qui, provoqué par l’autre, mémoriserait et programmerait, avec des conséquences mortifères, ce traumatisme induit. Il semble bien que, cliniquement, les rapports du suicide avec le «corps vécu» soient, en effet, primordiaux; un tel passage à l’acte est très souvent le fait de personnalités de type hypochondriaque, ou de sujets présentant des problèmes psychosomatiques, des conversions hystériques, etc.

La théorie freudienne n’est pas la seule à tenter de rendre compte du phénomène psychopathologique du suicide. Sans parler d’apports plus récents, tel celui de L. Binswanger, il convient d’évoquer ici les conceptions de C. G. Jung et d’A. Adler. Pour le premier, le moi n’est que le centre de la partie consciente de la personnalité. C’est du soi, lequel, plus profond, assure le contact entre l’individu et le cosmos, qu’émane le sens de la vie. Celui-ci ne peut être perçu lorsque le moi est pris dans la recherche de satisfactions égoïstes ou se déploie dans une activité excessive. Intervenant dans une situation qui apparaît sans issue, lorsqu’on a le sentiment que la vie n’a plus de signification, le suicide est comme la mort du moi, qui a perdu tout lien avec le soi et doit retourner dans le sein de la terre pour retrouver un tel lien à travers une renaissance psychologique.

D’autres auteurs, tel Adler, expliquent le suicide à partir du but que l’individu se propose, but qui, pour le sujet normal, doit être acceptable par autrui et apporter une contribution au groupe. Lorsqu’un sujet se fixe un but qui n’a de sens qu’au niveau de son individualité, et qui ainsi se trouve finalement contraire à celle-ci comme à la société, il sera, pour Adler, plus facilement tenté par le suicide. Faute d’accepter la nécessité de vivre en harmonie avec l’entourage – ce caractère social étant une disposition innée –, on serait porté à réagir à tout échec par un passage à l’acte de cette nature ou par la délinquance; la réaction prendrait alors valeur de reproche ou de vengeance. La psychologie du suicidant serait donc à expliquer à la fois par l’importance du but, souvent inconscient, que le sujet s’est fixé, par le style de vie qu’il a choisi et par son degré de sociabilité.

La prévention

On pourrait distinguer, dans la clinique du suicide, trois types de passage à l’acte: il existe d’abord une catégorie de sujets qui semblent céder à une impulsion immédiate imprévisible et primitive; d’autres ne commettent l’acte suicidaire qu’après un long débat au cours duquel ils luttent et se parlent à eux-mêmes; enfin, il semble parfois que le processus conduisant à l’acte soit médiatisé par un tiers et que le suicide intervienne comme une demande, ou une réponse, à ce dernier. Cette distinction, très schématique, permettrait de supposer que, dans certains cas, notamment pour les sujets de la troisième catégorie, une prévention est possible.

Lorsqu’on étudie l’histoire des suicidants, on découvre que, depuis de nombreux mois, beaucoup d’entre eux présentent des perturbations qui se traduisent par une fréquence de plus en plus grande de leurs arrêts de travail. L’acte suicidaire survient à la fin de tout un processus évolutif au cours duquel le sujet a eu des maladies psychosomatiques ou s’est livré à des toxicomanies et à l’éthylisme. Il est évident que, dans de tels cas, une aide aurait été possible et efficace. Mais, même lorsque ce secours est apporté, le problème n’est pas résolu. C’est surtout auprès des malades qui ont des tendances suicidaires uniquement au cours d’une crise et qui, celle-ci passée, voient leurs pulsions de mort disparaître qu’une aide médicale serait le plus utile. À cette fin, le recours aux tests, en particulier aux tests projectifs, permettrait peut-être de prévoir de telles crises et de discerner les risques de suicide.

Dans différents pays, la prévention dispose d’institutions qui vont de la formule des appels téléphoniques du type S.O.S. à celle des centres psychiatriques où les malades peuvent venir librement, ou à celle de la prise en charge, par une équipe, des suicidants qui risquent de récidiver. Mais l’efficacité de ces institutions préventives reste limitée. D’autres remèdes, sociaux, c’est-à-dire à jamais insuffisants, seraient à imaginer, consistant en des remaniements globaux des structures de la société et peut-être en une transformation de la manière dont celle-ci définit sa relation avec les valeurs de vie.

suicide [ sɥisid ] n. m.
• 1734; du lat. sui « de soi » et -cide, d'apr. homicide
Le fait de se tuer, de se donner la mort.
1Action de causer volontairement sa propre mort (ou de le tenter), pour échapper à une situation psychologique intolérable, lorsque cet acte, dans l'esprit de la personne qui le commet, doit entraîner à coup sûr la mort. autolyse. Suicide rituel (ex. hara-kiri). Suicide collectif. Projet, tentative de suicide. Pousser qqn au suicide. Fam. Candidat au suicide : personne qui tente de se suicider.
Mort par suicide. Meurtre maquillé en suicide.
2Par ext. Le fait de risquer sa vie sans nécessité. Rouler si vite sur une telle route, c'est un suicide !; fam. c'est du suicide.
3(1790) Fig. Action de se détruire, de se nuire. « Hitler a voulu le suicide général, la destruction matérielle et politique de la nation allemande » (Camus).
4En appos. Qui comporte des risques mortels. Opération, raid, mission suicide. Des missions suicide. Avion-suicide, dont le pilote est sacrifié. ⇒ kamikaze.

suicide nom masculin (latin sui, de soi, et caedere, tuer) Acte de se donner volontairement la mort. Action de détruire soi-même son autorité, son crédit, etc. : Cette proposition de loi est un suicide politique. En apposition à un nom, indique une action dans laquelle l'exécutant sacrifie sa vie : Opération suicide.suicide (citations) nom masculin (latin sui, de soi, et caedere, tuer) André Breton Tinchebray, Orne, 1896-Paris 1966 Le plus beau présent de la vie est la liberté qu'elle vous laisse d'en sortir à votre heure. Introduction à Jacques Rigaut dans « Anthologie de l'humour noir » Pauvert Michel Butor Mons-en-Barœul 1926 Le dandysme, forme moderne du stoïcisme, est finalement une religion dont le seul sacrement est le suicide. Une histoire extraordinaire Gallimard François René, vicomte de Chateaubriand Saint-Malo 1768-Paris 1848 L'homme qui attente à ses jours montre moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature. Mémoires d'outre-tombe Pierre Drieu La Rochelle Paris 1893-Paris 1945 Le suicide c'est la ressource des hommes dont le ressort a été rongé par la rouille. Le Feu follet Gallimard Xavier Forneret Beaune 1809-Beaune 1884 Le suicide est le doute allant chercher le vrai. Broussailles de la pensée de la famille des sans titre Jean Giraudoux Bellac 1882-Paris 1944 Dieu ne parvient que par sa pitié à distinguer le sacrifice du suicide. Sodome et Gomorrhe, I, Prélude, l'archange Grasset Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 Le suicide, cette mystérieuse voie de fait sur l'inconnu. Les Misérables André Malraux Paris 1901-Créteil 1976 Celui qui se tue court après une image qu'il s'est formée de lui-même : on ne se tue jamais que pour exister. La Voie royale Grasset Elsa Triolet Moscou 1896-Saint-Arnoult-en-Yvelines 1970 Il n'y a pas de suicides, il n'y a que des meurtres. Proverbes d'Elsa Les Éditeurs français réunis Massimo Bontempelli Côme 1878-Rome 1960 Le suicide est le plus immoral des crimes. Il suicidio è il più immorale dei delitti. La Donna del Nadir, 9

suicide
n. m.
d1./d Action de se donner volontairement la mort.
|| Fig. Fait d'exposer dangereusement sa vie (par imprudence, inconscience, etc.). C'est un suicide de conduire à cette vitesse.
d2./d Fig. Fait de se détruire soi-même, autodestruction. Certains actes constituent un suicide moral.

⇒SUICIDE, subst. masc. et adj.
I. — Subst. masc.
A. — 1. a) Fait de se tuer volontairement. Synon. autolyse. Le suicide! mais c'est la force de ceux qui n'en ont plus, c'est l'espoir de ceux qui ne croient plus, c'est le sublime courage des vaincus! (MAUPASS., Contes et nouv., t. 2, Endorm., 1889, p. 1170). V. auto(-)destructeur ex., hara-kiri ex. de E. de Goncourt, inharmonique ex. de Ruyer, métaphysique2 ex. de Beauvoir:
... « J'ai pensé me tuer... » Oui: en finir! Le suicide, seule issue à de telles angoisses.... Un suicide sans préméditation, presque sans consentement, simplement pour échapper, n'importe comment, avant qu'elle ait atteint son paroxysme, à cette souffrance dont l'étau se resserre!
MARTIN DU G., Thib., Belle sais., 1923, p. 1050.
Suicide lent. Déchéance d'une personne, dégradation progressive de son corps, de son esprit aboutissant à la mort. Je le compare [le haschisch] au suicide, à un suicide lent, à une arme toujours sanglante et toujours aiguisée (BAUDEL., Paradis artif., 1860, p. 385).
SYNT. a) Songer, (ne) penser (qu'), courir, être acculé au suicide; envisager le suicide; être au bord du suicide; velléités, idées, tentative de suicide; chantage, penchant au suicide; hantise, obsession du suicide; mode, moyen de suicide. b) Qqn arrache, incite, pousse qqn au suicide, empêche un suicide, sauve qqn du suicide, condamne, refuse le suicide; qqc. conduit, mène au suicide. c) Suicide manqué, raté, abouti, accompli, réussi; suicide raisonné, mystique, idéologique, métaphysique, philosophique; suicide romantique de l'adolescence; suicide collectif; suicide au/par le gaz, aux barbituriques, par arme blanche, par arme à feu, par le feu, par défenestration, par empoisonnement, par noyade, par pendaison.
b) P. méton. Mort que quelqu'un se donne volontairement. S'adressant aux journalistes: Provisoirement, c'est un suicide! Après l'autopsie nous verrons (CÉLINE, Mort à crédit, 1936, p. 656). V. apitoiement ex. 3, épidémie ex. 2.
SYNT. Annoncer, cacher, expliquer un suicide; faire croire à un suicide; conclure au suicide; motif, raisons d'un suicide; renforcer la thèse, la version, l'hypothèse du suicide; meurtre déguisé, maquillé en suicide; suicide camouflé en accident; double suicide; épidémie, vague de suicides; statistique des suicides; suicides recensés; recrudescence, accroissement (du nombre) des suicides; causes, progrès, développement, prévention du suicide; taux de suicides.
c) P. anal. Comportement de certaines espèces animales qui semblent se donner volontairement la mort. Jamais aucun marin qui signale avoir croisé des bandes d'oiseaux migrateurs (...) n'a rapporté avoir vu un suicide collectif des oiseaux en haute mer (CENDRARS, Lotiss. ciel, 1949, p. 19). Des scientifiques ont découvert, dans le cerveau des cétacés échoués, des parasites qui les rendraient incapables de coordonner leurs mouvements (...). En fait, les causes de ces suicides ne sont pas encore complètement éclaircies (Okapi, Suppl. au n° 413, 1-15 févr. 1989, p. 14, col. 2).
2. P. ext.
a) Fait de prendre (ou de faire prendre à quelqu'un) des risques vitaux excessifs ou vains. Suicide par imprudence. Au moindre soupçon d'une maladie contagieuse, elle est là. Elle donne ses jours. Elle donne ses veilles. Elle donne sa vie. (...) il y a du suicide dans sa charité (BOURGET, Sens mort, 1915, p. 316). Guy (...) se laissa encercler entre Séphorie et Ain Djaloud et, malgré une terrible infériorité numérique, fut sur le point d'ordonner une charge qui eût été un suicide (GROUSSET, Croisades, 1939, p. 227).
Candidat au suicide. Personne qui risque sa vie pour rien ou qui donne cette impression. Mistress Key, l'Américaine à moitié folle, la candidate au suicide qui, sous le prétexte de battre le record féminin de vitesse pour la montée au Matterhorn, avait fait l'été précédent le cauchemar de la corporation des guides (PEYRÉ, Matterhorn, 1939, p. 97).
En appos. Huit mois de martyre [pour Depailler, en 1979 après un accident] suivi d'un retour suicide en course sur une Alfa Romeo dangereuse parce que inachevée (Le Nouvel Observateur, 26 oct. 1984, p. 77, col. 3).
b) Tout acte d'autodestruction volontaire. La nouvelle du suicide de la flotte française à Toulon a fait ici une impression extraordinaire (GREEN, Journal, 1942, p. 279).
B. — Au fig., p. exagér.
1. Action de se nuire,de se détruire, d'anéantir quelque chose en soi. Synon. destruction. Suicide d'une nation, d'un peuple; suicide planétaire. Le mariage est le suicide des dandys après en avoir été la plus belle gloire (BALZAC, Faiseur, 1850, III, 5, p. 259). Quand le concile de Trente a eu décidé qu'il ne fallait plus s'occuper de la question de la Grâce, de ce jour-là, le christianisme a commencé son suicide, il s'est jugé lui-même: il a reculé devant la philosophie (FLAUB., Corresp., 1860, p. 264). V. abdiquer ex. 12.
— [P. méton. du déterminé] Suicide de la beauté, de la jeunesse; suicide spirituel. L'athéisme n'est (...) que le désespoir d'une raison aliénée, et le suicide de l'intelligence (LAMENNAIS, Indifférence, t. 1, 1817-23, p. 129). Allons-nous, sur les conseils des comités coloniaux, devenir une nation polyglotte, sans même nous apercevoir que cela serait un véritable suicide linguistique, et demain un suicide intellectuel? (GOURMONT, Esthét. lang. fr., 1899, p. 77).
2. Acte ou attitude susceptible d'anéantir la carrière, l'image de son auteur, ou de ruiner son crédit, son autorité. Suicide électoral, politique; suicide d'un parti. À les entendre [les aventuriers de finance et de presse], la France ne pouvait sans déshonneur, sans suicide, accepter un contrôle international de la police franco-espagnol au Maroc (JAURES, Guêpier marocain, 1914, p. 60). Ce peintre [Picabia] (...) a passé son temps, plus encore que Picasso, à des volte-face, des reniements, de véritables suicides artistiques (DORIVAL, Peintres XXe s., 1957, p. 115).
Expr. fam. C'est un suicide! c'est du suicide! [À propos d'une action, exprime que l'aut. court à sa perte, à sa ruine] Non, chéri, tu ne publieras pas ça! C'est trop direct, c'est trop cru! Ce serait un suicide! (AYMÉ, Confort, 1949, p. 88).
En appos. Rocard isolé. Rocard rejeté à droite. Rocard contraint au silence-allégeance ou à l'affrontement suicide (L'Express, 2 déc. 1978, p. 111, col. 3).
II. — Subst. masc. et adj., vx. Personne qui se tue ou s'est tuée volontairement. Synon. suicidé. Les suicides, qui ont dédaigné la noble nature de l'homme, ont rétrogradé vers la plante (CHATEAUBR., Génie, t. 1, 1803, p. 523). Les prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui décernèrent l'apothéose [à Hercule], quoiqu'il fût bâtard, voleur, meurtrier et suicide (NODIER, J. Sbogar, 1818, p. 168).
III. — Adj., vx
A. — [En parlant d'un acte] Qui cause, entraîne la mort de son auteur. L'idée de l'Opéra (...) fit bien vite oublier à notre héroïne l'idée triste du comte de Nerwinde tué par un coup de pistolet suicide (STENDHAL, Lamiel, 1842, p. 188).
B. — Au fig. Qui cause la perte de son auteur. Synon. suicidaire. Affrontement suicide. La Convention a rendu contre elle-même ce décret, le plus inconcevable qu'aucun sénat ait jamais rendu, ce décret vraiment suicide, qui permet qu'un de ses membres (...) soit conduit en prison sans avoir été entendu (DESMOULINS ds Vx Cordelier, 1793-94, p. 264).
REM. 1. -suicide, élém. de compos. a) Avion-suicide, subst. masc. Synon. de kamikaze. V. kamikaze ex. de Lar. 20e Suppl. 1953. b) Candidat-suicide, subst. masc. Personne qui accomplit une tâche risquant de ruiner sa carrière, son image. Le Centre ira-t-il jusqu'à présenter un candidat-suicide, étant donné la puissante position personnelle de son adversaire? (Le Figaro, 28 nov. 1966 ds GILB. 1971). c) Commando-suicide, subst. masc. Groupe de personnes (généralement des soldats) qui accomplit volontairement une mission comportant des risques mortels. Le PPS [Parti populaire syrien] (...) s'est manifesté ces trois dernières années en envoyant des commandos-suicides vers les positions israéliennes du Sud-Liban (L'Événement du Jeudi, 18-24 sept. 1986, p. 11). d) Mission-suicide, subst. fém. Action dont l'issue probable est la mort. Treize hommes abandonnés dans un coin pourri de l'État de R. pour une mission-suicide : tenir la position-clé de B. (Le Monde, 23 nov. 1968 ds GILB. 1971). e) Pilote-suicide, subst. masc. Pilote volontaire d'un avion-suicide. Synon. kamikaze. En novembre 1944, le quartier général (japonais) annonçait avec éclat une grande nouvelle: l'apparition des pilotes-suicides, ou « kamikazes » (Le Monde, 14 août 1965 ds GILB. 1971). 2. Suicidogène, adj., psych., sociol. Qui produit ou engendre le suicide. Risque, facteur suicidogène. L'allongement de l'adolescence (...) la dramatisation de la vie, l'information sensationnelle et catastrophique, le manque de modèle, ne sont pas sans rendre notre société « suicidogène » (Le Monde, 28 juin 1977, p. 13 ds Clé Mots). 3. Suicidologie, subst. fém., psych., sociol. Discipline scientifique qui a pour objet le suicide notamment sous ses aspects psychopathologiques et sociologiques. Cette évolution [de la fonction érotique correspondant à celle de la science et de la société], assez surprenante parfois bien qu'encore très limitée, l'inconscient acceptant probablement moins facilement le changement que ne le font nos mœurs, peut servir de fil conducteur à la suicidologie (Psychol. méd., t. 12, avr. 1980, p. 752).
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. dep. 1762. Étymol. et Hist. A. 1. 1734 (DESFONTAINES, Le Pour et le Contre [ouvrage périodique], t. 4, pp. 61-62: réflexions sur le suicide); 1741 (Lettre de Jean-Baptiste Racine à Louis Racine ds Œuvres de J. Racine, éd. P. Mesnard, t. 7, p. 343: À l'égard du suicide (mot que vous avez vraisemblablement employé pour rire, car personne ne l'entend, et deux gens d'esprit me dirent hier que ce ne pouvoit être qu'un charcutier), ce ne sera jamais un péché fort à la mode parmi les gens de bon sens); 2. 1765 suicide indirect (Encyclop. t. 15, p. 640a: on entend par là toute action qui occasionne une mort prématurée, sans qu'on ait eu précisément l'intention de se la procurer); 3. 1790 fig. « action de se détruire » (SAINT-MARTIN, Homme désir, p. 230: Quel suicide continuel pour son âme, que sa conduite!); 1817-23 suicide de l'intelligence (LAMMENAIS, loc. cit.). B. 1752 « personne qui se suicide, s'est suicidée » (Trév. Suppl.). Du lat. sui « de soi », génitif du pron. pers. réfl. se « se, soi », d'apr. homicide. Fréq. abs. littér.:1 281. Fréq. rel. littér.:XIXe s.: a) 1 425, b) 1 540; XXe s.: a) 2 240, b) 2 059.

suicide [sɥisid] n. m.
ÉTYM. 1734, Du suicide ou de l'homicide de soi-même, Voltaire, 1739; lat. sui, et -cide, d'après homicide.
———
I Fait de se tuer, de se donner la mort.
1 Didact. et rare. Mort causée par la victime elle-même.REM. Ce sens, étymologique et seul donné par Littré, Académie, Hatzfeld, etc., désigne aussi l'accident mortel (cf. la formule de Valéry, Rhumbs, p. 80 : suicide par imprudence).
2 Cour. Action de causer volontairement sa propre mort (ou de le tenter), pour échapper à une situation psychologique intolérable, et quelle que soit la justification morale de l'acte (suicide des stoïciens; suicides rituels, seppukus; suicides rationnels; suicides psychopathiques), lorsque cet acte, dans l'esprit de celui qui le commet, doit entraîner à coup sûr la mort (→ Gratuit, cit. 6; rentrer, cit. 27). || Être hanté (cit. 15) par l'idée du suicide. || Idées de suicide. || Chantage au suicide. || Pousser qqn au suicide.Projet, tentative (→ Jouer, cit. 11) de suicide. || Suicide manqué (cit. 71).Candidat(e) au suicide : personne qui tente de se suicider.Fig. Personne imprudente, qui se place dans une situation très dangereuse.
1 Le suicide est de trois natures : il y a d'abord le suicide qui n'est que le dernier accès d'une longue maladie et qui certes appartient à la pathologie; puis le suicide par désespoir, enfin le suicide par raisonnement. Lucien voulait se tuer par désespoir et par raisonnement, les deux suicides dont on peut revenir (…) Lucien, une fois sa résolution prise, tomba dans la délibération des moyens (…) mais (…) il vit l'affreux spectacle de son corps revenu sur l'eau, déformé, l'objet d'une enquête judiciaire; il eut, comme quelques suicidés, un amour-propre posthume.
Balzac, Illusions perdues, Pl., t. IV, p. 1013.
2 (…) quel parti prendre ? Celui que prit Chatterton : se tuer tout entier : il reste peu à faire. Le voilà donc criminel ? criminel devant Dieu et les hommes. Car le suicide est un crime religieux et social.
A. de Vigny, Chatterton, Dernière nuit de travail.
3 À ce mélancolique dîner, Sainte-Beuve parle du suicide, comme d'une fin légitime, presque naturelle de la vie, comme d'une sortie soudaine et volontaire de l'existence à la façon des anciens, au lieu d'assister à la mort de chacun de ses sens, de chacun de ses organes — et il regrette qu'il lui manque le courage de se tuer.
Ed. et J. de Goncourt, Journal, 3 avr. 1863, t. II, p. 84.
3.1 Victorieusement fui le suicide beau (…)
Mallarmé, Plusieurs sonnets, III, Pl., p. 68.
4 Quant au meurtre de soi-même qui est imposé par les circonstances (…) il est conçu par son auteur comme une action ordonnée à un dessein défini. Il procède de l'impuissance où l'on se trouve d'abolir exactement un certain mal (…)
Ainsi l'exaspération d'un point inaccessible de l'être entraîne le tout à se détruire. Le désespéré est conduit ou contraint à agir indistinctement. Ce suicide est une solution grossière.
Valéry, Tel quel, Rhumbs, Œ., t. II, Pl., p. 609.
4.1 On croit généralement que l'acte du suicide est un acte semblable aux autres, c'est-à-dire le dernier maillon d'une longue chaîne de réflexions ou du moins d'images, la conclusion d'un débat suprême entre l'instinct vital et un autre instinct, plus mystérieux, de renoncement, de refus. Il n'en est pas ainsi, cependant. Si l'on excepte certaines formes d'obsessions qui ne relèvent que de l'aliéniste, le geste suicidaire reste un phénomène inexplicable d'une soudaineté effrayante (…)
Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette, p. 144.
4.2 Je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis toujours.
Cioran, Syllogismes de l'amertume, p. 74.
Mort par suicide. || Meurtre maquillé en suicide (→ Complicité, cit. 1). || Suicide camouflé en accident. || Suicide par noyade, pendaison. || Suicide lent (de personnes qui, délibérément, se détruisent physiquement petit à petit). || Double suicide; suicide à deux. || Suicide collectif. || Épidémie de suicides. || Étude et prévention du suicide. Suicidologie. || Le Suicide, ouvrage d'Émile Durkheim.
4.3 Il s'étendit sur son matelas et se proposa différents moyens de mettre fin à ses jours d'autant plus avidement qu'il était bien trop douillet pour se tuer. Gaz ? Non… Pistolet ? Non… Poison ? Encore moins… Ajouter la souffrance à la mort, jamais. Pendaison ? Non… Refus d'écouter, fût-ce un éclair d'instant, se briser net les petits ossements cervicaux. Noyade ? Impossible… Avaler d'abord le tiers de la mer et livrer sa chair aux pinçons des crabes, merci bien ! Le mieux reste le suicide à l'amiable. Un autre vous tue quand on ne s'y attend pas.
Yan Queffélec, le Maître des chimères, p. 179.
Par anal. || Suicide d'un animal. || Suicide collectif de baleines, de lemmings… : comportement collectif, observé chez certaines espèces animales, dans lequel un grand nombre d'individus semblent se donner volontairement la mort (il s'agit probablement de perturbations des systèmes d'orientation).
(1820). Fait de risquer sa vie sans nécessité. || Rouler à cent à l'heure sur une telle route, c'est un suicide !
Par exagération :
5 Mathieu but (…) Latex le regardait d'un air connaisseur :
— C'est pas une cuite, dit-il. C'est un suicide.
La gamelle était vide.
— J'ai beaucoup de peine à me saouler, dit Mathieu.
Sartre, la Mort dans l'âme, p. 113.
3 (1845). Par métaphore, fig. Action de se détruire, de détruire en soi…, de se nuire. Destruction. || Un suicide moral (→ Attentat, cit. 12). || Le suicide général de la nation allemande (→ Désastre, cit. 4).
4 (Probablt de l'emploi de pilote-suicide). En appos. Qui comporte des risques mortels. || Attaque-suicide. || Opération, mission suicide.Avion-suicide, dont le pilote est sacrifié. Kamikaze. || Navire-suicide.Pilote-suicide.Fig. || Candidat-suicide (in P. Gilbert).
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II (V. 1752). Vx. Personne qui se suicide, s'est suicidée. Suicidé.Par métaphore. || L'homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide (→ Perversité, cit. 3).
DÉR. Suicidaire, suicider (se), suicideur.
COMP. Suicidologie.

Encyclopédie Universelle. 2012.